Synthèse à la RIAD 2010
04 oct 2010 Laisser un commentaire
Chers amis,
Merci pour votre accueil et la possibilité de partage de notre cheminement « augustinien », mais aussi de m’avoir permis d’enrichir une expérience du monde évangélique qui n’était pas seulement livresque. Un merci particulier aux traducteurs, grâce à la compétence desquels j’ai pu suivre cette session et nos expériences de terrain.
Cet essai de synthèse reprendra moins le détail de notre session que les découvertes et questions qui me sont apparues en relisant mes notes prises tout au long de notre parcours.
- Un bref rappel de notre parcours
Ce parcours fut divers et fort riche: exposés, travail de groupe, témoignages, rencontres… Je n’y revient pas sinon pour faire remarquer que nous sommes passés d’une présentation générale (vendredi) à une prise de contact direct avec un petit aspect de la réalité complexe de l’ensemble du phénomène évangélique mondial (samedi, dimanche et lundi) pour réélargir le champ de notre découverte par une réflexion sociologique et théologique centrée sur l’Amérique latine (mardi, mercredi et jeudi) et finalement repartir sur une double expérience de la réalité (samedi). Ce ne fut pas une réflexion abstraite ! Mais il n’y a a pas non plus d’expérience sans réflexion, sans nécessaire recul : ou bien pour relativiser l’émotion que l’on a pu ressentir dans une rencontre, ou bien pour essayer de comprendre au-delà du malaise éprouvé – par exemple dans la cathédrale de l’Eglise universelle du Royaume de Dieu.
Le premier exposé avait insisté sur deux aspects : l’enracinement historique du phénomène sur la longue durée et l’enracinement protestant. Les contacts et nos échanges ont plutôt souligné la nouveauté du phénomène: de communautés fondées récemment (deux ans pour celle de Mont Sion !) et de la forme prise par l’expérience néo-pentecôtiste. Au point d’en arriver, par deux fois, à nous demander s’il n’y a pas une nouvelle rupture : après celle propre à l’Orient au V° siècle, celle entre Orient et Occident aux XI°-XIII° siècle, et celle de l’Occident au XVI° siècle ! Ce « néo-pentecôtisme » : un nouveau visage du christianisme après le protestantisme ? Avec aussi la question de son avenir : feu de paille ou phénomène qui pourrait gagner toutes les confessions chrétiennes ?
Quoi qu’il en soit, nous sommes bien dans une période passionnante de bouleversements qui pose aussi la question de l’identité chrétienne.
- Quels apports ? Quelles limites ?
a) apports
Chacun de nous est venu avec son expérience et ses connaissances oecuméniques, et il peut dire ce qu’il a appris, reçu…
Une telle session apporte d’abord des informations. Des statistiques, à la fois inquiétantes pour notre propre rayonnement ecclésial, et ambigües, parce que difficilement mesurables et pas toujours homogènes. Une telle session apporte aussi des informations historiques, qui montrent à quel point nos mondes ecclésiaux peuvent être cloisonnés, à quel point nous pouvons méconnaître des choses qui ont du poids pour d’autres chrétiens. Pensons à nos frères anabaptistes ! Parmi les informations glanées, une telle session apporte encore des concepts avec la difficulté de comprendre par rapport à notre propre expérience : rappelons-nous les questions récurrentes sur le baptême dans l’Esprit, pour nous qui sommes si attachés à des rites ; ou encore les questions relatives à ce qu’est la conversion ! Première conclusion : les relations oecuméniques demandent un effort, du temps, du travail. De la gratuité ! Et l’on mesure mieux qu’on ne comprend pas les autres !
Une telle session permet aussi un examen de conscience : pourquoi n’arrivons-nous à partager ce qui fait le coeur de notre vie ? Quelles carences dans notre pastorales ? Est-ce une question d’accueil ? Notre présence aux pauvres fut-elle, est-elle insuffisante ? Ces questions ont été prononcées plusieurs fois. Mais nous avons aussi dit qu’il ne s’agit pas d’utiliser les mêmes méthodes ou de rechercher une influence politique, à condition aussi de savoir reconnaître que nous avons pu le faire dans un passé plus ou moins proche… Peut-être que ce qui, au fond, nous dérange dans le succès de ces « Eglises », c’est l’échec de notre volonté de puissance et la mise en cause d’un aspect important de notre ecclésiologie – cette conviction que l’Eglise fondée par Jésus-Christ subsiste dans l’Eglise catholique (Lumen gentium n° 8) -, qui peut être dangereux si nous oublions ce que Jean-Paul II rappelait de la nécessaire conversion qui doit l’accompagner ! Enfin, notre meilleure connaissance de ces Eglises « prosélytes » nous a rappelé que l’Eglise est fondamentalement « missionnaire », qu’elle n’a de raison d’être que pour la mission et non pour défendre son « pré-carré » !
b) Limites
Il est inévitable qu’une telle session ait aussi des limites. Il faut une nouvelle fois saluer le travail de l’équipe locale qui nous a permis d’avoir des contacts avec des évangéliques, alors que cela n’est pas si aisé au Brésil. Reconnaissons aussi que c’est une gageure de vouloir tout à la fois présenter un phénomène planétaire, avec une grande diversité, et faire découvrir la réalité ecclésiale d’un continent, où se vit un aspect de ce phénomène. Je noterai cependant trois limites :
- sans doute quelques répétitions sur l’histoire du pentecôtisme au Brésil, mais aussi un décalage entre l’importance, accordée par les nombreuses statistiques qui nous ont été présentées, à la première vague du pentecôtisme (notamment les Assemblées de Dieu) et l’insistance sur le néo-pentecôtisme dans nos discours. Sans parler des évangéliques classiques, comme les baptistes, dont nous n’avons guère parlé.
- Vers 2030, l’Afrique sera le premier continent chrétien, suivi de peu par l’Asie. Il me semble que nous n’avons pas assez parlé de ces deux continents et des nouveaux visages du monde évangélique qui s’y développent. Il était inévitable que nous parlions beaucoup de l’Amérique latine, mais sans doute avons nous un peu pâti de la faible représentation d’autres continents. Quoi qu’il en soit, il sera bon dans notre monde globalisé d’approfondir notre connaissance d’autres aspects du protestantisme évangélique et de ne pas rester focalisés sur notre propre continent.
- Il y a certains aspects de l’évangélisme qui n’ont été qu’effleurés : les médias (radios, TV, Web), la musique (au Petit Maracana, la chanteuse vedette a entonné deux tubes du groupe australien Hillsong, Eglise issue des Assemblées de Dieu maintenant présente à Londres, Paris et Kiev !), le livre comme lieux de formation-diffusion de la culture évangélique-pentecôtiste. D’autres questions mériteraient d’être approfondies, comme l’eschatologie (notamment les débats autour du millénarisme avant ou avec la venue glorieuse du Christ) et la guérison.
- Quelques questions soulevées
Je relèverai trois types de questions soulevées au cours de notre session.
D’abord des questions de type socio-anthropologique sur les causes et les facteurs favorisant le développement de l’évangélisme:
- les relations avec les Etats-Unis et la « théorie du complot » (de la CIA), dont la pertinence ne semble plus actuelle pour nos experts et bien des observateurs.
- Le déracinement de certaines populations et l’offre de « lieux de socialisation » par les communautés évangéliques
- la réalité sociale et culturelle : le monde afro-brésilien, la transposition du système de l’hacienda et du rôle du Caudillo… (cf les analyses -citées par Véronique Boyer – de David Martin, dans Tongues of Fire, The explosion of Protestantism in Latin America, Oxford, Blackwell, 1990).
- le rapport à la modernité: la valorisation de l’individu, de l’expérience, du corps et le « réenchantement du monde ».
Ensuite des questions de type théologique et pastoral :
- Quelle persistance de la tradition protestante dans la mouvance évangélique-pentecôtiste ?
- Quelle authenticité? Qui la mesure, avec le problème de la régularisation ecclésiale que cela suppose ?
- Quelle articulation de cette expérience avec celle de notre vie sacramentelle ?
- Quelle leçon pastorale tirer du succès de ces communautés, sans pour autant tomber dans la recherche de « recettes » faciles en passant à côté de la nature de l’Eglise et du rôle qui doit être le sien ?
Enfin des questions oecuméniques :
- Pourquoi dialoguer?
- Comment vivre un « échange de dons » avec ceux qui ne le veulent pas ?
- Comment articuler les quatre piliers de l’oecuménisme avec la particularité du dialogue qui s’ouvre timidement avec les évangéliques : la mission, et une autre conception de l’appartenance ecclésiale ; la doctrine, alors que nos théologie de l’Eglise et des sacrements sont si différentes ; l’engagement social, avec des groupes qui ont si peu d’oeuvres ; la spiritualité, alors qu’ils font d’autres expériences ou prêtent à des expériences apparemment communes un sens différents ?
- Le développement du courant charismatique dans les Eglises classiques, en particulier dans notre Eglise, est-il un « pont » permettant de dialoguer avec les évangéliques ou un « contre-feu » plutôt anti-oecuménique ?
Voilà quelques pistes pour prolonger la réflexion et continuer de tirer profit de cette session bien riche.
Le 24 juillet 2010
fr Michel Mallèvre op
Commentaires Récents